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LES CONTES DE MAMIE : LE PRINCE CHARMANT

LES CONTES DE MAMIE

Le prince charmant

            Marie-France croyait-elle au prince charmant, elle qui n’avait  même plus de rêves ? Une série d’évènements jugés sur le coup d’une importance capitale l’avait fait désespérer de la vie !

            C’était l’année de ses vingt ans et l’avenir lui semblait terrible. Elle vivait chez ses parents avec ses trois frères et y serait pour des temps infinis. Elle travaillait depuis l’âge de  dix-huit ans à l’agence Havas de la ville, une petite agence qui traitait à la fois les petites annonces, la publicité, la billetterie quotidienne, SNCF et avions, et les voyages. Deux  filles géraient le bureau ouvert du lundi au samedi midi, la semaine des six jours et des 43 heures minimales.

            En janvier, elle avait mis un terme à une histoire d’amour sordide qui ne valait pas d’être racontée. Elle en était ressortie pleine d’amertume et de d'écoeurement. Son travail la passionnait.  Elle avait une superbe Dauphine Gordini  gris métallisé avec l’intérieur rouge, véritable coup de folie, mais devait désespérément rentrer chez ses parents chaque soir. Son éducation ne lui permettait pas de voler de ses propres ailes ; dans sa famille, on ne quittait le nid qu'une fois mariée, ou alors à sa majorité, c’est-à-dire à 21 ans.

            Elle sortait toutefois  tous les samedis soirs grâce au fait qu’ elle avait rapidement passé et obtenu dès la première fois, son permis de conduire. Etant l’aînée de la famille,  son véhicule était réquisitionné par ses frères, chaperonnant la « frangine ». Au début ce fut pour Claude  puis compte-tenu de leurs treize mois d’écart seulement,  il eût à son tour son permis.  Son frère Gilbert de trois ans son cadet, pris le relais. Elle laissait conduire les copains le plus souvent,  car elle n’avait pas la bonté d’âme de prêter son véhicule, sans être au moins passager. 

Cette voiture devint d’emblée un objet précieux et pour  ses parents  qui n’avaient jamais conduit de leur vie ;   la voiture devint un produit de première nécessité pour se rendre dans la famille. Elle fut ainsi chauffeur du dimanche, également,  jusqu’à son mariage.

 

            Depuis quelques semaines, un copain militaire voulait absolument la faire correspondre avec un de ses copains de chambrée d’on  ne sait plus où. Elle accepta. Ce trente-et-un mars 1968,  appelons-le Jacques - la mémoire est si sélective -  devait la rencontrer pour la première fois, sans doute ému et heureux, leur correspondance étant plutôt agréable.

            C’est ainsi que quatre garçons montèrent les escaliers de la maison familiale. Elle ne  saura jamais si Jacques aurait ou non été sympathique, ou  s’il y aurait eu davantage,  si affinité...

            Lorsque Jean-Claude apparut en haut de l’escalier, la foudre s’abattit sur elle. Elle  n’avait jamais vu un homme aussi beau et avec ce “on ne sait quoi” qui lui fit immédiatement  penser : “C’est l’homme de ma vie” ! Ses yeux s’accrochèrent aux siens et elle fut  incapable de dire comment elle avait  pu monter dans une voiture, ni comment elle avait  dit au-revoir à ses parents, ni d’ailleurs comment elle avait dit bonjour à tout le monde.

 Ils s‘installèrent, d’autorité, d’un même accord, à l’arrière de l‘automobile, se prirent par la main,  collés l’un à l’autre. Jacques tentait vainement de lui parler,   de mettre une main sur son genou ;  elle ignora totalement sa présence. Ils allèrent au bal, lequel ?  Une  salle pleine de monde,  deux chaises vides sur lesquelles ils se précipitèrent abandonnant leurs  copains et, serrés l’un contre l’autre toute la soirée, parlèrent de tout et de rien, sans se  quitter d’une semelle. Personne n’y comprenait rien, leurs copains étaient furieux. Jacques d’une colère froide.

 Dans le milieu de la semaine qui suivit cet épisode foudroyant, elle reçut un courrier de Jacques... qu’elle n’ouvrit jamais et qu’elle déchira !  Mais qu’aurait-elle  pu lui expliquer ! Elle  ne savait pas elle -même ce qui lui arrivait ! Elle était vaguement honteuse pour Jacques et les autres, mais sans plus.

            Le samedi suivant ils se retrouvèrent avec Jean-Claude, sur la place du village, comme par magie. Là, elle avait  pris et conduit sa propre voiture, emmené son frère et ses copains au bal, mais ils restèrent tous les deux dans le véhicule, seuls au monde. Il faisait froid à l’extérieur, mais le bonheur leur tenait chaud. Ils s’avouèrent mutuellement  un amour infini et indestructible. Il lui  demanda de l’épouser et  elle  dit oui. Des lettres enflammées suivirent, lettres qu’elle conserverait  jusqu’à sa mort.

 Le samedi suivant, Jean-Claude lui annonça qu’il voulait voir ses parents pour leur demander sa main. Un rituel qui à cette époque, était immuable.  Elle  venait de le présenter à son frère Claude. Gilbert seul avait eu ce privilège la semaine d’avant, et  son frère Claude était tétanisé !

            “ Tu es folle, je vais prévenir les parents en premier ;  il faut trouver une histoire à raconter, on dira que vous vous connaissez depuis plusieurs mois, sinon tu vas à la catastrophe !”

            Curieusement, il était le seul à avoir la trouille. Elle était  déjà sur son petit nuage où, écrirait- t’elle plus tard, « la vie se joue en poésie », et plus rien ne pourrait l’atteindre. C’était tout de même leur  troisième rencontre et elle n’avait ni doute, ni hésitation, ni rien d’autre que cette vision d’amour éternel.

 Chez ses parents, dès que le mot mariage fut dit, tout était dit. Elle était l’aînée, elle aurait vingt ans dans quelques mois et, pour son père surtout, une fille devait d’abord se marier et vite. L’idée d’une fille « vieille fille » dans la maison,  n’était pas pensable !  Sa propre mère lui avait  donné naissance à l’âge de vingt et un ans, il était donc largement temps que sa fille suive la tradition. Quant  à sa mère, elle tomba aussitôt amoureuse de son gendre. Grand, brun, beau, intelligent ;  pour elle aucun doute que sa fille ne soit amoureuse. Et puis il avait de si bonnes manières, mettait un costume chaque dimanche (ça c’est ce qui chagrinait le plus son frère Gilbert, ces cheveux trop courts et ce costard, lui qui était plutôt « relax, Max »   mais,  bon, la sympathie remplace bien des choses) !

 Ses  frères et son mari devinrent les meilleurs amis du monde. Impossible de résister au charme de Jean-Claude qui fonctionnait aussi bien sur les hommes que sur les femmes.

             Les parents de la fille avaient un futur  gendre et tout était bien.

« Mais 68 j’avais vingt ans,

Je fêtais mon anniversaire,

L’amour occupait tout mon temps,

Le reste j’en avais rien à faire !

L’Histoire se jouait sous mes yeux

Où il n’y avait que du ciel bleu,

Politique et gouvernement,

N’étaient pas du tout mon tourment… »

Extrait

 

            En septembre 1968, les jeunes gens se fiancèrent et se marièrent en janvier. Entre-temps Jean-Claude avait eu son permis de conduire, mais changeait  fort souvent  de véhicule, car il était un casse-cou de première et conduisait sauvagement.  Avec les “Dauphine“, son grand plaisir était de prendre les virages “sur les chapeaux de roues”, et se régalait de  “têtes à queue” dont Marie-France avait une peur bleue  ! Mais rien ne l’arrêtait. Son rêve était l’Alpine Renault ! La famille était donc passée  de la “Dauphine” (écrasée contre un mur) à la “Caravelle“, en passant par la Panhard, à toute la gamme des DS, 19, 21, 23 à injection. Avec cette dernière, c’était toutefois Marie-France qui mettait le turbot. C’était  un vrai bijou à conduire et Jean-Claude pas rassuré du tout,  faisait ses recommandations. Toutefois, dès qu’il y avait un passager, Marie-France  redoublait de prudence.            

            Ils étaient  tous les deux fous d’automobiles et  toujours d’accord pour changer sans cesse de modèle. D’ailleurs ils ne manquaient que rarement les courses de côte de Marchamp par exemple ! Jean-Claude était devenu expert en réparations et s’achetait toutes les revues automobiles pour retaper,  avec une habileté incroyable,  un moteur, changer un joint de culasses, ou assurer l’entretien courant.

Tous ses copains venaient tour à tour faire effectuer leurs réparations  et leur  maison était repérable par l’amas de véhicules en panne, autour de chez eux.  Cela devint une vraie passion, alors qu’il n’était pas bricoleur pour deux sous dès qu‘il s‘agissait de l‘entretien de la maison elle-même. Le moindre bricolage, en dehors de la maçonnerie, lui donnait des cauchemars. Inutile de penser faire installer un rayonnage ou planter un clou !

 

            Durant leurs fiançailles, ils avaient  décidé d’avoir quatre enfants. Ils avaient été quatre enfants eux-mêmes, trois garçons et une fille, des deux côtés.

 Pour la naissance de l’aîné de leurs enfants, Marie-France fut malade durant toute sa grossesse à l’idée de ne pas faire le fils qu’il était certain d’avoir. Il voulait absolument assister à l’accouchement. Laurent vint au monde et il jura qu’il n’y en aurait pas d’autre, car cela avait été trop douloureux ! Mais Marie-France tint bon.

Il en voulait quatre, il en aurait quatre. Et curieusement, puisqu’il était si sûr de lui, elle n’eut  plus eu la moindre angoisse ni le moindre souci, le second serait un garçon, la troisième une fille, le quatrième un garçon ! Sur ce coup-là il était veinard, tout fonctionna selon ses désirs. Allez comprendre !         Ils avaient  aussi décidé que les enfants ne manqueraient de rien et faisaient des folies. Landau, poussette, balançoire de bébé. Tout  ce qu’il y avait de plus beau dans les accessoires d’enfants envahit les lieux, même s’il y avait plus urgent dans les dépenses. Ils voulaient pour les bambins une maison avec du terrain, à la campagne de préférence et ont tenu leur  promesse.

 

« Un mari et puis des enfants

C’était un rêve d’adolescence,

Mais comme j’y voyais déjà grand

J’en ai fait quatre sans insistance…. »

Extrait

Cela ne fut pas toujours simple… la vie, quoi , avec ses hauts et ses bas…  ils étaient  un peu fous. Le sens des priorités leur échappait toujours. Ils sortaient  sans cesse le week-end, avec des séquences épiques.

 Pendant les temps difficiles, la voiture était vieille et usée et il leur  fallait s’aventurer avec la caisse à outils dans le coffre. Véritable habitat, au cas où. On trouvait  à l’intérieur du véhicule coussins, couvertures, panier à provisions, boissons, bref le nécessaire pour tenir un siège et cela se révéla souvent bien prudent. Mais rien ne les  arrêtait !

Avant la naissance de leur quatrième enfant, ils étaient  installés dans leur  propre maison, ils avaient  tout juste  trente ans.

 

Et puis il y eut ce mois de juillet 1980. Ils étaient fourbus, avaient besoin de vraies vacances et avaient  retenu une semaine pour fin août au bord de la mer. Les trois grands allaient en classe, le petit dernier avait une nourrice pour la journée. C’était un vendredi et, rentrant à midi, Marie-France  commençait à se désoler devant son évier rempli de vaisselle. Jean-Claude est entré, heureux. Il faisait un temps magnifique, dans un mois ils seraient loin.

“Laisse-moi tomber cette vaisselle, nous allons au restaurant “, lui dit-il en riant, et on ferme la porte derrière nous, on ne verra plus le désordre. “C’est complètement stupide, nous partirons en vacances dans quelques jours, mais après tout tu as raison, allons-y  rétorqua Marie-France !” Ils allèrent à la Terrasse des Beaujolais, au-dessus de chez eux, une vue magnifique sur la Saône. Ils rirent, discutèrent, badinèrent et retournèrent  vite  à leurs  bureaux respectifs, la journée n’étant pas terminée.

            Le mardi suivant, Marie-France arrivait  au bureau pour huit heures. Jean-Claude partait très tôt vers six heures et lui  téléphonait  chaque matin pour savoir si tout allait bien. Monique interpella Marie-France en riant : “Tiens, le téléphone, ton amoureux appelle”.

             “Bonjour madame, c’est le commissariat de police, votre mari vient d’être admis en réanimation à l’hôpital, on vous y attend.”  Marie-France laissa tomber le combiné en poussant un hurlement. Tout le personnel accourut, elle se retrouva à l‘hôpital, seule d’abord, sans plus savoir qui appeler, sans comprendre... Lucien arriva !

 Puis son jeune frère André et sa femme Odile  l’emmenèrent à Lyon où « le corps » fut transporté … Pourquoi ?

 Après un temps interminable, un médecin vint dire, sans ménagements,  à une Marie-France hébétée que sans avis contraire, des organes seraient prélevés sur le corps... et lui ramener un sac plastique, avec les vêtements de son mari... tout était fini !

Bien des années plus tard,  Marie-France se dit que quelque part, une personne a été sauvée grâce à une greffe d’organe : les yeux, le coeur, les reins ? Maigre consolation ! Penser qu’il a sans doute sauvé une vie ? Il doit en être très fier, où qu’il soit, lui qui se souciait tant des autres !

 

Photo de Jean-Claude sur la base aérienne de Bou-Sfer, Algérie... une terre qu'il a beaucoup aimée !

Jean-Claude Balandras sur la piste de la base aérienne de Bou Sfer jour du départ en 1967.jpg



27/11/2014
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