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LES CONTES DE MAMIE : LES BOUCHONS VALSAIENT AVEC LES BOUTEILLES

Les contes de mamie

 

 3 - Les bouchons valsaient avec les bouteilles....

 

            Le père et la mère Vergoing occupaient à Anse en 1956,  une vaste maison juste de l’autre côté de la rue et nous leur rendions de fréquentes visites. La mère Vergoing cousait tout le jour soit pour elle, soit pour des voisins. Le couple, anciens viticulteurs, n’avaient jamais rien su faire d’autre que de travailler et,  malgré leur âge avancé, ne perdaient pas une minute. Le père Vergoing continuait à aider aux vignes alentour et,  en fin de journée, regagnait son potager.

            Le couple n’avait eu qu’un fils qui n’eut jamais d’enfant à leur grand désespoir. La belle-fille tenait rigueur à ses beaux-parents de leur radinerie et aurait bien aimé que les vieux lâchent un peu du lest en les  faisant profiter de leurs économies. Rien n’y fit ! Le fils mourut avant ses parents !

            Les Vergoing économisaient sur tout, mais les coutumes d'après guerre, la peur de manquer,  ont longtemps marqué les familles.  Dans leur cour intérieure ils élevaient quelques poules et lapins et continuaient leur vie d’antan sans aucune fantaisie. Le plaisir du père Vergoing était, à la fin d’un repas, de pousser sa chansonnette, la rituelle :

            -  “Les bouchons valsaient avec les bouteilles, les bouteilles avaient le col tout poudreux, les bouchons avaient des couleurs vermeilles, les bouteilles avaient le col tout joyeux. Valsez bouchons, gais folichons, faites bombance,  valsez en cadence, valsez bouchons, gais folichons, les bouchons valsaient avec les flacons.”

            La mère Vergoing nous adorait, et comme elle était en manque de progéniture, cherchait toujours comment nous gâter. Etant la seule fille du lot, j’allais boire le café chez elle l’après-midi avec ma mère, au moins une fois par semaine,  et avais droit à deux petits-beurre et un verre de lait frais.       Toutefois, sitôt le goûter terminé, elle ne pouvait s’empêcher de se remettre à l’ouvrage et piquait, encore et encore, avec sa vieille machine à coudre à pédale, aussi usée qu‘elle, adossée contre le mur tout à côté de la fenêtre. Il fallait penser à économiser la lumière et la vieille piquait jusqu‘au dernier rai de lumière. Le lampadaire de la rue lui permettait de n’éclairer son plafonnier que lorsque le noir de la nuit devenait de la couleur du fil de couture.  Chemises, draps, mouchoirs, serviettes..., les tissus défilaient, sans grand choix dans les coloris. Elle-même portait une sempiternelle blouse à grands carreaux bleus et blancs, avec son empiècement décolleté en V,  boutonnée tout le long sur le devant,  deux poches costauds pour mettre le mouchoir à carreaux et tout ce qui aurait pu traîner, boutons, vis, bouts de fils...

            Sa maison brillait comme un sou neuf. Les grands repas auxquels nous fûmes conviés se déroulaient dans la salle à manger, ouverte seulement les dimanches et jours de fête. Un grand buffet en noyer  trônait contre le mur,  avec un corps du bas, rutilant de cire,  un dessus en marbre et un arrondi avec ses rosaces, entourant un miroir. Sur le marbre quelques photos de mariage des  parents  et celles du fils lors de sa première communion et de son mariage, étaient accolées à une soupière de porcelaine de Limoges posée sur son plateau qui ne servait qu’au décor.

            La mère Vergoing voulait nous faire des cadeaux, mais de ceux utiles qui durent et soient résistants ! Aussi un jour trouva-t-elle un coupon de vichy bleu et blanc ! Oh l’épouvante lorsque je la vis débarquer fièrement avec son travail : de beaux blousons pour mes frères et un superbe tablier de cuisine pour moi ! J’étais doublement vexée, d’une part par la couleur identique, puis parce qu’à huit  ans, le couplet de la femme future ménagère commençait à me gonfler.  Je ne me sentais pas dans le rôle, déjà intérieurement bien rebelle ! Notre mère remercia chaleureusement !

            -  “A cheval donné, on ne regarde pas les dents” clamait notre père... et nous dûmes remercier chaudement aussi !

            Un autre  jour la Mère Vergoing retrouva dans les trésors de son grenier, une poupée de porcelaine flambant neuve, joues rosies, vêtue de dentelle blanche assortie au bonnet,  des socquettes blanches et  de jolies chaussures noires. J’étais aux anges, car les poupées devaient coûter une fortune, je ne me souviens d’en avoir eu une seule auparavant. Je devais avoir six ou sept ans et m’empressais sur ce trésor. J’avais dû repartir dans mes rêveries ou chanter   dans mon antre, le wc, car, lorsque je revins à la cuisine, je surpris mes frères riant à tout rompre, en train de jouer au foot avec la tête de ma poupée !

            J’attrapais le premier sous ma main,  mon frère Claude et lui mit une volée de coups. Cependant notre mère entendit les cris depuis la chambre, et arriva en courant. J’étais prise la main dans le sac, tapant, tapant ! Sans savoir ce qui se passait, ma mère aligna un aller-retour sur mes joues, ce dont je fus surtout vexée. Car enfin, la victime c’était moi !

            A droite de la fenêtre de  notre cuisine, il y avait un bureau d’écolier avec son pupitre et son banc attenant, et mon matériel d’écolière à l’intérieur. De l’autre côté de la fenêtre, un grand évier. Je fus priée de rester à mon bureau toute la matinée, pour punition. J’étais verte de rage mais ne regrettais sûrement pas d’avoir rossé mon frère, grâce auquel j’avais reçu la première gifle de ma vie !



21/10/2014
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