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CAMILLE (écrit de 2006 et tiré d'une histoire vraie)

Le texte ci-dessous est tiré d'une histoire vraie, j'ai changé les noms et l'héroïne si l'on peut dire, n'est pas moi mais une femme qui s'est reconnue lorsqu'elle l'a lue.. et qui a beaucoup pleuré, démotion !

 

Camille

            Je ne m’intéresse pas forcément à l’actualité, mais ce matin là, un peu en avance pour mon rendez-vous chez le coiffeur, je m’arrêtais machinalement chez le buraliste. En première page du quotidien local, c’est le nom du village de Pommiers qui attira particulièrement mon attention. Précisément j’étais native de cette région beaujolaise dont il s’agissait, et le village de quelques âmes n’avait sûrement que de rares occasions de faire la UNE du quotidien.

            Le journal sous le bras, je m’activais vers le salon de Madame Arlette. Or, découvrant l’article objet de ma curiosité, quelle ne fut ma surprise à l’énoncé “Crime à Pommiers : un père devenu fou tue son fils de quarante ans, d’une balle de fusil de chasse ». La victime Camille Rousseau, mon premier amour ! Impatiemment j’attendis d’être chez moi pour relire plus à fond ce qui m’avait sur le moment, si profondément bouleversée.

            Camille, je le revoyais brusquement, à dix-huit ans, blond comme les blés, grand, rieur, pantalon et blouson de cuir, se pavanant dans les rues en faisant ronfler sa vespa, narguant tous les villageois. S’il était adulé des filles et l’exemple à suivre des garçons, le héros des plus jeunes, les adultes n’étaient pas tendres à son égard. Dès que le moindre larcin était commis dans les alentours, une bagarre dans un bal où dans la rue, il s’agissait toujours de la “bande à Camille, le chef de la bande de Belleroche”. Les bourgeois vertueux interdisaient la fréquentation de ce vaurien à leurs enfants et les mères surtout ne tarissaient pas de recommandations à leurs filles.

            Cet été là, j’étais toute fière de mon bachot tout neuf et encore plus de ma prochaine rentrée à l’école normale de Lyon où je préparerais le métier de mes rêves : institutrice. Mes parents, heureux de ma réussite, avaient décidé de renouveler ma garde-robe fort modeste et me permirent de m’offrir les escarpins à la mode ainsi que ma première trousse de maquillage. Eduquée de manière très stricte, je n’avais guère eu le loisir de rencontrer Camille, je ne sortais que rarement. Pas question d’aller seule en ville, mais cette année-là je devenais une grande fille sérieuse aux yeux de la famille et j’aurai droit au cinéma de temps en temps à condition d’être bien accompagnée et de ne pas traîner après la séance.

            La majorité était à vingt et un ans, et les jeunes filles comme-il-faut obéissaient à leurs parents et ne quittaient la maison que pour se marier. Jolie brune romanesque, je remarquais tout de suite le charmeur du village que mes compagnes me montrèrent dès notre arrivée en ville. La bande guettait l’arrivée des filles et reluquaient les nouvelles têtes. Sans plus de cérémonie, ils s’avancèrent sur un signe de Camille et se présentèrent eux-mêmes à nous, un peu intimidées, mais roses de plaisir. Camille s’est assis d’autorité à mes côtés et m’a tenu la main gentiment pendant toute la séance.

 

D’autres, plus hardis, s’embrassaient. J’étais un peu effrayée surtout en pensant que si mes parents apprenaient une telle aventure, le cinéma me serait supprimé. J’eus pourtant assez de cran pour dire que je devais rentrer immédiatement et qu’il n’était pas question de le faire en vespa, mais tout simplement par le bus. Camille ne s’en formalisa pas. Mes compagnes ont été très discrètes, sachant pertinemment que la colère de leurs parents serait aussi terrible que celle des miens. Je passais la nuit à rêver à ce beau voyou et, nous faisant tous complices, nous avons passé un été magique à nous rencontrer le plus possible.

            Malgré sa mauvaise réputation, Camille a toujours été d’une extrême courtoisie avec moi et n’a jamais abusé de ma naïveté. Je ne l’en estimais que davantage et décidais de le défendre envers et contre tous si le besoin s’en faisait sentir. J’étais sans doute trop jeune et inexpérimentée pour comprendre la situation. Un chef de bande, pris dans l’engrenage, peut difficilement échapper à son destin. Le sien était tracé. De larcins en larcins, les charges écrasantes s’accumulaient contre lui et un jour, un hold-up eut un retentissement important dans la ville et fit un scandale effroyable.

            Le dernier jour où j’ai vu Camille, il n’avait plus de sourire.  Il m’a serré très fort contre lui en me disant qu’il m’aimait et je l’ai quitté, tellement heureuse. Les jours suivants, j’appris par la rumeur publique que toute la bande était sous les verrous et que certains seraient interdits de séjours en ville pour plusieurs années.  Et il ne m’avait rien dit ! Pourquoi ? Je passais ces derniers jours de vacances dans un état proche du désespoir. Mes parents, inquiets, m’interrogèrent et je racontais ma triste histoire. Comprenant mon chagrin, ils me consolèrent et ne me firent aucun reproche. C’eut été bien inutile devant ma mine ravagée.

            Mes études me furent bénéfiques et je ne revins pas. J’avais vingt cinq ans lorsque je rencontrais mon futur époux. Aujourd’hui, à trente neuf ans, j’ai deux beaux enfants de douze et treize ans et la vie s’écoule, sans surprises dans la capitale. Ce matin cependant,  bouleversée par ce fait divers,  les souvenirs remontent en surface. Je décide de prendre le TGV et de me rendre dans la région, mes parents ne seront pas mécontents de ma visite. Le village en effet est bouleversé. Maman a compris tout de suite en me voyant, que quelque chose m’avait contrariée. Un premier amour si beau, si pur, laisse forcément des traces.

            Un peu hésitante, elle s’approcha de son bureau et en sortit une enveloppe jaunie qu’elle me tendit :

- Cette lettre est arrivée quelques mois après ton départ pour l’école normale, je n’ai eu le courage ni de la jeter, ni de te la donner. J’ai eu peur de raviver tes peines. Quoique tu lises, essaie de ne pas m’en vouloir, les regrets seraient inutiles.”

 

            Ce n’est que dans le train du retour que j’ai osé décacheter l’enveloppe et les larmes ont fusé comme des années auparavant :

            “ Ma petite Marie chérie, je t’ai fait de la peine et je t’en demande pardon. Je dois payer mes fautes, et j’en aurai pour des années. Tu es si jeune, si confiante en la vie, reste telle que tu es. Je te regretterais toujours, mais quand je t’ai rencontrée, il était déjà trop tard. Je t’ai aimée et je t’aimerai toujours. Tu resteras comme un trésor au fond de mon coeur. Cette épreuve est terrible et ton souvenir m’aide à tenir le coup. Je ne te demande rien, je n’en n’ai pas le droit. Ecoute seulement ton coeur et sache que je ne t’en voudrais pas de ne pas m’attendre. Je t’embrasse : Camille.”

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Photo souvenir..... 1984 !



15/02/2015
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